Redirection écologique de l’urbain : le jeu comme outil de médiation

Atelier de redirection écologique de l'urbain avec le jeu Zig Zan pour simuler la sobriété foncière
Cet article est le résumé de notre mémoire de recherche réalisé par Praxilience. Il y est question de la genèse du jeu ©Zig Zan, conçu comme un outil de médiation pour la redirection écologique de l'urbain. S'appuyant sur les résultats d'une enquête préalable en Île-de-France, ce dispositif à disputes a pour vocation de révéler nos attachements et d'ouvrir un espace de débat pour envisager le renoncement à la construction neuve.

Redirection écologique de l’urbain par le jeu

Vivons-nous une crise du logement ? La réponse courante suggère souvent de construire plus de logements neufs. Pourtant, des alternatives existent telles que la redirection écologique de l’urbain. Nous montrons qu’il existe d’autres voies pour repenser l’aménagement des territoires sans artificialiser davantage les sols.

Un nouvel état du monde appelant de nouvelles prises stratégiques

L’Anthropocène et le franchissement des limites planétaires

L’humanité vit désormais dans l’Anthropocène, une époque géologique inédite où nos activités sont devenues la force dominante façonnant le système terrestre, éclipsant les processus naturels. Une synthèse scientifique d’octobre 2023 confirme ce basculement : vingt indicateurs clés de la santé planétaire ont atteint des valeurs sans précédent. Nous entrons en territoire inconnu. Le Stockholm Resilience Centre précise que six des neuf limites planétaires — ces seuils critiques garantissant la stabilité du climat et de la biosphère — sont déjà franchies.

L’impact environnemental majeur de la construction neuve

La construction neuve est l’un des principaux facteurs de cette dégradation. Elle entraîne l’artificialisation des sols, altérant la biodiversité, tandis que les émissions de gaz à effet de serre s’accélèrent. La construction nécessite des quantités importantes de matériaux et génère des déchets considérables, aggravant la pression sur les ressources naturelles.

Face à cette situation, les pouvoirs publics ont mis en place des dispositifs réglementaires comme la RE 2020, les labels écologiques comme le LEED ou le ZAN (Zéro Artificialisation Nette) pour limiter ces impacts.

Les limites des stratégies actuelles et la voie de la redirection écologique

Actuellement, deux stratégies majeures coexistent :la construction neuve conformes aux nouvelles normes et la rénovation thermique du parc existant. Pourtant, elles demeurent en deçà des besoins. La production de bâtiments neufs, même écologiques, ne renouvelle au mieux que 1 % du parc existant, et le volume des rénovations reste insuffisant.

Une troisième voie se dessine alors : la redirection écologique. Ce cadre conceptuel et opérationnel aide les organisations et les territoires à concevoir des stratégies alignées avec les limites planétaires. Il incite à accepter les renoncements et les arbitrages nécessaires pour tous les êtres vivants, afin de préserver l’habitabilité de la planète.

Une question centrale guide notre travail : est-il possible de renoncer à la construction neuve ? Une enquête menée en 2021 en Île-de-France montre que, sur le plan technique, cet arrêt est envisageable. Les obstacles restants sont principalement d’ordre « cosmologique » , c’est à dire liés à nos conceptions du monde. Nous parcourrons ici les résultats de cette enquête avant de présenter le jeu ©Zig Zan, conçu pour dépasser ces freins de manière coopérative.

Peut-on renoncer à la construction neuve ? Cadre et périmètre de l’enquête

Réalisée pour ARP Astrance, société de conseil en bâtiment durable, cette enquête s’est structurée autour de trois questions : peut-on arrêter la construction neuve de bureaux, de commerces et de logements en Île-de-France ? Comment la quantifier vis-à-vis des limites planétaires ? Dans quelle mesure ce renoncement est-il faisable ?

Un impact environnemental de la construction neuve confirmé

Le secteur du bâtiment est une économie diffuse. Notamment, la construction neuve mobilise 210 000 actifs. De plus, le secteur est premier dans plusieurs domaines :

  • Consommation d’énergie : 66% de la consommation de l’Île-de-France.
  • Émission de GES : 47% des émissions (19 Mt eqCO2/an).
  • Artificialisation d’espaces : 3% en Île-de-France, soit 840 ha/an.
  • Consommation de matériaux : 16% pour le BTP et 8% pour le neuf.
  • Production de déchets : 13% de la production de l’Île-de-France.

L’arrêt de la construction neuve est possible pour les bureaux et commerces

Pour les commerces et les bureaux, l’arrêt de la construction neuve est possible. L’essor du télétravail, du flex-office et du e-commerce, couplé au coût élevé des bureaux, réduit significativement les besoins en surface. Aucune nouvelle construction n’est nécessaire.

La réponse est plus nuancée pour le logement. Le besoin dépend de la démographie, du nombre de logements par ménage, du tourisme ou encore des résidences secondaires. La démographie reste le facteur déterminant. Si l’arrêt total est difficile dans un scénario de forte croissance, il devient possible avec une démographie maîtrisée et un fort recyclage urbain. La majorité des besoins pourrait alors être couverte par la transformation de friches, la rénovation urbaine et, dans une moindre mesure, par la densification ou le recyclage de bureaux vacants.

Quel avenir pour les actifs de la construction neuve ?

L’enquête révèle que les 210 000 actifs de la filière pourraient basculer d’une répartition actuelle à parts égales entre neuf et rénovation, vers un modèle où 80 % seraient dédiés à la rénovation. À l’issue du Grand Paris, il s’agirait de passer d’une logique de construction à une logique d’entretien.

Les freins identifiés

Malgré cette faisabilité technique, plusieurs freins subsistent :

  • Compétences métiers : les formations restent orientées vers le neuf.
  • Techniques : la surélévation pose des défis de densité.
  • Réglementaires : les règles d’urbanisme (hauteurs, usages) sont rigides.
  • Juridiques : l’identification des propriétaires et l’indivision compliquent les projets.
  • Économiques : le coût du neuf reste souvent inférieur à celui de la rénovation lourde.

Sur le plan politique, la question du logement social dans un contexte de non-construction demeure centrale. Enfin, des freins culturels majeurs entravent cette transition : le rêve de la maison individuelle, la propriété exclusive, l’attrait du neuf, l’obsolescence des bâtiments ou encore le manque de prestige associé à la maintenance.

Comment dépasser les obstacles et panser autrement l’urbain ?

Dépasser les solutions instrumentales

Tony Fry, penseur de la redirection écologique, montre que nos actions actuelles restent trop instrumentales. Elles se concentrent sur les moyens sans chercher les vraies causes des insoutenabilités, qui résident dans notre manière de penser et d’habiter le monde. Nous envisageons souvent le monde selon un prisme réducteur qui nous place en extérieurs, faisant prédominer la valeur marchande sur la valeur d’usage.

Il est impératif de nous équiper d’outils pour « faire monde » autrement, en intégrant le vivant et le non-vivant dans la conception urbaine. C’est ici qu’intervient l’atelier-jeu ©Zig Zan.

La sociologie pragmatiste pour révéler les attachements

La sociologie pragmatiste part du principe que le monde « est toujours en train de se faire ». Elle renonce aux modèles imposés d’en haut pour partir des acteurs et de leurs attachements. Selon Antoine Hennion, ces attachements se révèlent lorsque le lien qui nous unit à une chose est menacé. Poser la question du renoncement met ainsi en lumière ce à quoi nous tenons vraiment.

« Dé-finir » les termes pour assumer le trouble de l’Anthropocène

Notre enquête révèle que des termes comme « construction neuve », « artificialisation » ou « friches » n’ont pas de définition ferme ; leur sens varie selon les acteurs. Pour aborder le défi de l’Anthropocène, nous préconisons une approche préservant une certaine indétermination pour explorer ces incertitudes. Zig Zan poursuit cette démarche d’enquête par le jeu.

Hériter des communs négatifs

Comment faire de l’impact environnemental un problème collectif ? L’approche des « communs négatifs » (Alexandre Monnin, Lionel Maurel) permet de gérer collectivement des entités aux conséquences défavorables, comme les passoires thermiques, les bureaux vacants ou le bitume des parkings. Il s’agit de les valuer pour en hériter démocratiquement.

Le futur est déjà là ! Prêtons-y attention

Boaventura de Sousa Santos suggère que de nombreuses alternatives existent déjà, mais restent invisibles. Via la « sociologie des absences » et des « émergences », il invite à penser différemment ces alternatives pour anticiper les tendances futures. De même, Baptiste Morizot explore une « intelligence diplomatique » pour négocier notre cohabitation avec le vivant, politisant ainsi notre relation à la nature.

Développer une intelligence diplomatique

Baptiste Morizot explore une intelligence diplomatique. Il enquête sur la cohabitation avec les loups. Il cherche à comprendre comment les êtres « se comportent ». Ainsi, cela permet de négocier notre cohabitation. On peut alors « politiser notre relation au vivant ».

Changer nos rapports aux choses

Enfin, renouveler notre rapport aux choses et à la propriété (via les « faisceaux de droits » ou l’idée de terre « inappropriable » chez les peuples de l’aire voltaïque) offre des pistes inspirantes pour repenser notre habitat.

©Zig-Zan, le jeu de la sobriété foncière

Origine et ambition du jeu

©Zig Zan est un jeu de sobriété foncière joyeux et inclusif, créé durant la rédaction de notre mémoire (le nom ayant été attribué dans un second temps). Il s’adresse à toutes les parties prenantes de l’aménagement pour expérimenter, le temps d’un atelier, la multiplication des mondes possibles.

Le jeu agit comme un dispositif de médiation favorisant la simulation et le débat. Il mobilise les concepts de l’Anthropocène pour sensibiliser les participants aux impacts de leurs pratiques et éclairer leur vision de la construction neuve en révélant leurs attachements.

Le Parlement plus qu’humain : un espace de dialogue

Au cœur du jeu se trouve un « dispositif à disputes ». Les participants y incarnent les entités d’un « Parlement plus qu’humain » (maire, mésange, bâti, générations futures) pour parvenir à des compromis rendant le quartier habitable dans les limites planétaires.

Loin de toute injonction, le jeu n’apporte ni conseil ni recommandation explicite sur le renoncement. Il fait confiance aux joueurs pour enquêter sur eux-mêmes et opérer leurs propres arbitrages. Il ne dicte pas la manière de décider.

Sortir de l’emprise du marché

Il n’y est pas question d’argent. Le jeu invite à sortir temporairement de l’emprise du marché pour explorer d’autres voies, inscrivant l’économie au service des projets collectifs dans une logique de durabilité forte.

Conclusion : Repenser notre façon de concevoir le monde

Un levier pour engager des transformations

Plutôt que de chercher à changer le monde par la force brute, n’est il pas essentiel de repenser notre façon de le concevoir, d’en prendre soin et de le « paenser » ? Cette approche est un levier crucial pour engager les transformations nécessaires. Il s’agit d’abandonner consciemment des modes de pensée problématiques sans détourner le regard des réalités négatives, pour reconnaître de nouvelles perspectives déjà présentes.

Une contribution humble à un mouvement vaste

Ce travail ne prétend pas révolutionner l’urbanisme.Il s’inscrit humblement dans un mouvement plus vaste, apportant une pierre à l’édifice des acteurs engagés pour la modération foncière.

“L’issue ne viendra pas d’une fuite. Elle viendra de l’appropriation par les individus de leur situation commune.“ (Extrait de l’Opéra “L’Ange exterminateur” de Thomas Adès).

Cet article est un résumé du mémoire de fin d’études « Redirection écologique de l’urbain par le jeu », réalisé par Philippe Bouteyre, disponible sur demande.