Redirection écologique de l’urbain par le jeu

Atelier de redirection écologique de l'urbain avec le jeu Zig Zan pour simuler la sobriété foncière

Vivons-nous une crise du logement ? La réponse courante suggère souvent de construire plus de logements neufs. Pourtant, des alternatives existent telles que la redirection écologique de l’urbain. En effet, nous montrons qu’il existe d’autres voies pour repenser l’aménagement des territoires sans artificialiser davantage les sols. Un nouvel état du monde appelant de nouvelles prises stratégiques L’Anthropocène et le franchissement […]

Vivons-nous une crise du logement ? La réponse courante suggère souvent de construire plus de logements neufs. Pourtant, des alternatives existent telles que la redirection écologique de l’urbain. En effet, nous montrons qu’il existe d’autres voies pour repenser l’aménagement des territoires sans artificialiser davantage les sols.

Un nouvel état du monde appelant de nouvelles prises stratégiques

L’Anthropocène et le franchissement des limites planétaires

D’abord, l’humanité vit dans l’Anthropocène. C’est une époque géologique inédite. En effet, nos activités façonnent désormais le système terrestre. Ainsi, elles éclipsent les processus naturels. Des données tangibles étayent ce basculement. Par exemple, une synthèse scientifique d’octobre 2023 est alarmante. Vingt indicateurs clés de la santé planétaire atteignent des valeurs sans précédent. Donc, nous entrons en territoire inconnu. De plus, le Stockholm Resilience Centre confirme ce constat en septembre 2023. Six des neuf limites planétaires sont déjà franchies. Rappelons que ces seuils garantissent la stabilité du climat et de la biosphère.

L’impact environnemental majeur de la construction neuve

Premièrement, la construction neuve dégrade fortement l’environnement. En effet, elle entraîne l’artificialisation des sols. Par conséquent, cela altère la biodiversité. De même, les émissions de gaz à effet de serre s’accélèrent. Aussi, le climat change rapidement. En outre, la construction nécessite beaucoup de matériaux. Enfin, elle génère des déchets considérables.

Face à cela, les pouvoirs publics ont réagi. Ils ont notamment mis en place des dispositifs réglementaires. Leur but est de limiter les impacts négatifs. Par ailleurs, ils veulent réduire la vulnérabilité des bâtiments. La RE 2020 en est un exemple concret. Les labels écologiques comme LEED aussi. Enfin, le dispositif ZAN (Zéro Artificialisation Nette) complète le tableau.

Les limites des stratégies actuelles et la voie de la redirection écologique

Actuellement, deux stratégies majeures coexistent. Elles concilient atténuation et adaptation. La première mise sur la règlementation de la construction neuve. La seconde privilégie la renaturation et la rénovation thermique. Cependant, ces stratégies restent insuffisantes. La production de bâtiments neufs, même conformes à la RE 2020, est faible. En réalité, elle ne renouvelle que 1% du parc existant au mieux. De surcroît, le volume des rénovations reste insuffisant.

Dès lors, une troisième voie se dessine : la redirection écologique de l’urbain. C’est un cadre conceptuel et opérationnel. Concrètement, il aide les organisations à concevoir de nouvelles stratégies. Ces stratégies doivent respecter les limites planétaires. Ainsi, cette approche incite à prendre en compte les renoncements nécessaires. De plus, elle impose des arbitrages pour tous les êtres vivants. L’objectif final est de préserver l’habitabilité de la planète.

Dans cette perspective, une question centrale se pose : peut-on renoncer à la construction neuve ? Une enquête a été menée en 2021 sur l’Île-de-France. Les résultats montrent que l’arrêt est techniquement envisageable. Toutefois, des obstacles subsistent. Ils sont principalement d’ordre cosmologique. Autrement dit, ils concernent nos conceptions du monde.

Dans la suite de cet article, nous parcourrons la méthodologie de l’enquête. Ensuite, nous proposerons des pistes pour surmonter ces obstacles. Le jeu ©Zig Zan, issu de cette enquête, engage cette réflexion.

Peut-on renoncer à la construction neuve ? Cadre et périmètre de l’enquête

L’enquête a été réalisée pour ARP Astrance. Cette société est spécialisée dans le bâtiment durable. Concrètement, l’enquête s’est structurée autour de trois questions. Peut-on arrêter la construction neuve en Île-de-France ? Comment la quantifier vis-à-vis des limites planétaires ? Enfin, dans quelle mesure ce renoncement est-il faisable ?

Un impact environnemental de la construction neuve confirmé

Le secteur du bâtiment est une économie diffuse. Notamment, la construction neuve mobilise 210 000 actifs. De plus, le secteur est premier dans plusieurs domaines :

  • Consommation d’énergie : 66% de la consommation de l’Île-de-France.
  • Émission de GES : 47% des émissions (19 Mt eqCO2/an).
  • Artificialisation d’espaces : 3% en Île-de-France, soit 840 ha/an.
  • Consommation de matériaux : 16% pour le BTP et 8% pour le neuf.
  • Production de déchets : 13% de la production de l’Île-de-France.

L’arrêt de la construction neuve est possible pour les bureaux et commerces

Pour commencer, l’arrêt est possible pour les commerces et bureaux. Aucune nouvelle construction n’est nécessaire. En effet, le télétravail se développe. Le flex-office et le e-commerce aussi. De plus, le coût des bureaux est élevé. Par conséquent, ces facteurs réduisent les besoins en surface.

En revanche, la réponse est plus nuancée pour les logements. Plusieurs facteurs qualifient le besoin. On compte notamment la démographie et le nombre de logements par ménage. Le tourisme et les résidences secondaires comptent aussi. Cependant, la démographie reste le facteur le plus déterminant. Le nombre de logements par ménage arrive en seconde position.

Par ailleurs, le mode de production dépend du recyclage urbain. L’arrêt est impossible dans le scénario « Business As Usual » avec un faible recyclage. Au contraire, il devient possible avec une faible croissance et un fort recyclage. Ainsi, une grande partie des logements peut être réalisée par régénération urbaine. Cela passe principalement par la transformation de friches. La densification joue un rôle moindre. Enfin, le recyclage de bureaux est marginal.

Que faire des actifs de la construction neuve ?

L’enquête a examiné le devenir des emplois. Ils sont 210 000 actifs en Île-de-France. Ainsi, trois débouchées possibles ont été révélés. Ils permettent de basculer la répartition des actifs. Actuellement, elle est à part égale. L’objectif est d’avoir 80% dédiés à la rénovation. À l’issue du Grand Paris, un changement de logique s’impose. Il faut passer de la construction neuve à l’entretien-rénovation.

D’ailleurs, des évolutions témoignent d’une orientation vers la rénovation. La décarbonation de la filière est en marche. La rénovation énergétique aussi. Enfin, l’approche urbanistique se refond.

Quels sont les freins identifiés ?

Des freins existent malgré la faisabilité apparente :

  • Compétences métiers : la rénovation requiert des compétences spécifiques. Or, les formations visent le neuf.
  • Techniques : la surélévation pose des défis.
  • Réglementaires : la hauteur sous plafond diffère.
  • Juridiques : l’identification des propriétaires est complexe.
  • Économiques : le coût du neuf est souvent inférieur au rénové.

Sur le plan politique, une question clef surgit. Comment concilier logement social et non construction ?

En outre, la fabrique de la ville répond à des cosmologies. Plusieurs représentations entravent l’arrêt. Le rêve de la propriété en fait partie. L’attrait du neuf aussi. De même, l’obsolescence justifie souvent la démolition. Les besoins artificiels de surface persistent. Enfin, la maintenance manque de prestige. Autant de freins culturels que la redirection écologique de l’urbain doit aider à dépasser. 

Comment dépasser les obstacles et panser autrement l’urbain ?

La nécessité de dépasser les solutions instrumentales

Faut-il abandonner tout renoncement ? Tony Fry, penseur de la redirection écologique, dit non. Selon lui, nos actions actuelles ne vont pas assez loin. Elles restent instrumentales. En réalité, elles se centrent sur les moyens. Elles ne cherchent pas les vraies causes. Ces causes résident dans notre manière de penser.

Actuellement, nous avons un prisme réducteur. Il nous empêche de nous penser comme faisant partie du monde. De plus, l’enquête révèle que l’humain prédomine. La valeur marchande l’emporte sur la valeur d’usage.

Dès lors, il est impératif de nous équiper différemment. Nous devons envisager des manières de « faire monde » alignées. Mais quels outils nous aideront ? Nous devons intégrer le vivant et le non vivant. Ainsi, pour opérationnaliser la redirection écologique de l’urbain, nous préconisons plusieurs outils. Notamment, l’atelier-jeu Zig Zan

La démarche d’enquête de sociologie pragmatiste

La sociologie pragmatiste part d’un principe simple. Le monde n’est pas donné d’avance. Au contraire, il « est toujours en train de se faire ». Cette démarche renonce aux modèles “d’en haut”. Elle part d’en bas. Concrètement, il s’agit de se rapprocher des acteurs.

Antoine Hennion est sociologue pragmatiste. Pour lui, les attachements répondent à la question « à quoi tient-on ? ». Ils se manifestent face à des défis. Ainsi, nous prenons conscience de nos attachements quand le lien est menacé. Poser la question du renoncement met donc en lumière ces attachements.

« Dé-finir » plutôt que finir les termes

Notre enquête révèle un monde en mouvement. Le secteur immobilier est peuplé d’acteurs en transformation. Ils sont sources de controverses. Le foncier invisible et les friches en sont des exemples. Pourtant, il n’est pas aisé de fixer une définition ferme. Leur sens varie selon les acteurs.

C’est pourquoi, nous préconisons une approche avec indétermination. Cela permet d’explorer les incertitudes. Ainsi, ©Zig Zan poursuit cette démarche à travers le jeu.

Hériter ensemble de nos communs négatifs

La construction neuve a des impacts majeurs. Comment en faire un problème collectif dans une démarche de redirection écologique de l’urbain ? L’approche des communs est prometteuse. Cependant, tous les communs ne sont pas positifs. Gérer les « communs négatifs » est essentiel.

Alexandre Monnin et Lionel Maurel ont théorisé ce concept. Ils englobent des biens souvent perçus positivement. Pourtant, ils ont des conséquences défavorables. Par exemple, les passoires thermiques ou les bureaux vacants. Les centres commerciaux abandonnés aussi.

Le futur est déjà là ! Prêtons-y attention

Identifier des communs négatifs ne suffit pas. Il faut les valuer. De plus, l’élaboration de stratégies exige d’identifier des alternatives. Certaines sont à instaurer. D’autres existent déjà. Boaventura de Sousa Santos soutient cette idée. Selon lui, nous ne voyons pas ces alternatives. Il suggère donc de penser différemment. Il utilise la « sociologie des absences » et des « émergences ».

Développer une intelligence diplomatique

Baptiste Morizot explore une intelligence diplomatique. Il enquête sur la cohabitation avec les loups. Il cherche à comprendre comment les êtres « se comportent ». Ainsi, cela permet de négocier notre cohabitation. On peut alors « politiser notre relation au vivant ».

Changer nos rapports aux choses

Renouveler notre rapport aux choses aide à préserver. Nous pourrions attribuer des droits à chaque bâtiment.

Le cadre dominant de la propriété est-il obsolète ? Il repose sur l’idée de propriété exclusive. Pourtant, des penseurs explorent des alternatives. Le concept de « faisceaux de droits » en est une. De même, des lieux collectifs existent. Les gens y « habitent sans posséder ». Enfin, pour les peuples de l’aire voltaïque, la terre est “l’inappropriable”. Cette manière d’habiter est inspirante.

©Zig-Zan, le jeu de la sobriété foncière

Origine et ambition du jeu

©Zig Zan est un jeu joyeux et inclusif. Il permet d’expérimenter la multiplication de mondes. Il s’adresse à toutes les parties prenantes.

Ce jeu agit comme un dispositif de médiation. En effet, il favorise une simulation de conciliation. Il intègre une approche systémique. De plus, il mobilise les concepts de l’Anthropocène. L’objectif est de sensibiliser les participants. Ainsi, le jeu éclaire leur vision de la construction neuve.

Le Parlement plus qu’humain : un espace de dialogue

Un « dispositif à disputes » est au cœur du jeu. C’est un espace de dialogue. Les participants incarnent un “Parlement plus qu’humain”. Ils cherchent à parvenir à des compromis. Pour cela, les joueurs explorent différentes perspectives. Ils endossent des rôles variés : maire, mésange, bâti, etc.

Grâce à cela, le jeu permet de s’emparer des controverses. Il n’est pas dans la posture de l’injonction. Au contraire, ce dispositif n’apporte pas de conseils. Il n’y est pas question de renoncement explicite. Plutôt, le jeu fait confiance aux joueurs. Ils peuvent enquêter par eux-mêmes. Donc, le jeu ne dicte pas la décision.

Sortir de l’emprise du marché

En outre, il n’y est pas question d’argent. Le jeu invite à ouvrir d’autres perspectives. Il tente de sortir de l’emprise du marché. Il explore d’autres voies. Finalement, le jeu s’inscrit dans une durabilité forte. L’économie y est remise au service des projets collectifs.

Conclusion : Repenser notre façon de concevoir le monde

Un levier crucial pour engager les transformations

Chercher à changer le monde ne suffit pas. Au contraire, il est essentiel de repenser notre conception. Il faut en prendre soin. Cette approche est un levier crucial. Il s’agit d’abandonner des modes de pensée problématiques. De plus, il ne faut pas détourner le regard. Il s’agit de reconnaître de nouvelles perspectives.

Une contribution humble à un mouvement vaste

Enfin, ce travail ne prétend pas révolutionner l’urbanisme. Il s’inscrit humblement dans un mouvement vaste en faveur de la redirection écologique de l’urbain.  Il apporte une pierre à l’édifice. D’autres acteurs sont engagés pour la modération foncière.

“L’issue ne viendra pas d’une fuite. Elle viendra de l’appropriation par les individus de leur situation commune.“ (Extrait de l’Opéra “L’Ange exterminateur” de Thomas Adès).

Cet article est un résumé du mémoire de fin d’études « Redirection écologique de l’urbain par le jeu », réalisé par Philippe Bouteyre.