Daggett, C. N., Amézieux, C. & Lopez, F. Pétromasculinité: du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes. (Wildproject, Marseille, 2023).

Démanteler la domination des systèmes énergétiques

Les systèmes énergétiques féministes constituent la réponse indispensable pour dépasser la logique extractiviste et patriarcale de nos modèles actuels. Loin d’être neutres, ces systèmes façonnent nos visions du monde. Dans son ouvrage Pétromasculinité, Cara New Daggett (Virginia Tech) utilise l’écoféminisme pour critiquer ces paradigmes et proposer une alternative durable. Face à la crise climatique, il est urgent d’adopter cette approche qui place le soin au cœur de la transition. Cet article détaille comment construire un avenir énergétique plus juste et inclusif en rupture avec le mythe fossile dominant.

Pétromasculinité : combustibles fossiles et désir autoritaire

La pétromasculinité : une idéologie de la domination menacée par le changement climatique

L’ouvrage Petromasculinité de Cara New Daggett met en lumière les rapports entre l’exploitation des combustibles fossiles, le patriarcat blanc, et l’autoritarisme. Le réchauffement climatique constitue une menace existentielle pour les structures de pouvoir soutenues par l’économie fossile. Refuser de renoncer aux énergies fossiles n’est pas simplement un choix économique. C’est aussi une réaffirmation des privilèges associés à ces ressources. Certaines régions historiquement émettrices de carbone réagissent pour préserver leurs privilèges. Elles militarisent leur réponse au changement climatique. Elles mènent des « politiques de canot de sauvetage fortifiés ». Daggett qualifie cette issue de « fascisme climatique ». Elle y décrit des camps et une omniprésence policière comme une réponse probable à l’insécurité climatique.

La notion de « pétromasculinité » décrit comment les combustibles fossiles sont liés à une idéologie et à une identité masculines et blanches qui se sentent menacées, aux abois, dans l’Anthropocène. L’énergie abondante et bon marché conditionne la survie de cette masculinité hégémonique. Il s’ensuit une « nostalgie du pétrole » correspondant à une époque où les hommes blancs dominaient socialement et économiquement. Le slogan « Make America Great Again » de Donald Trump incarne cet idéal. Pour ces groupes, la prospérité passée que symbolisent l’énergie fossile bon marché et les banlieues américaines constitue un véritable pilier de leur identité, autonomie et statut masculin.

La virilité fossile : une source d’autoritarisme et de violence contre la Terre

L’autoritarisme des sociétés industrialisées n’est pas une simple conséquence malencontreuse de la modernité. Il constitue une condition d’existence et un élément structurel du maintien de la domination occidentale. Les nations occidentales obsédées par une énergie abondante et bon marché offrent un exutoire à un sentiment d’impuissance. Certaines populations masculines blanches subissent la perte de leur statut traditionnel. Brûler des combustibles fossiles devient alors une revanche contre la « faiblesse » perçue d’une société qui conteste cette domination masculine. Des pratiques culturelles violentes et fossiles exacerbent cette attitude. Le « rolling coal » illustre ce phénomène : il s’agit de polluer ostensiblement pour protester contre l’écologie. Les mouvements comme les Proud Boys glorifient également une masculinité violente et répressive.

Les attitudes climatosceptiques, surtout aux États-Unis, ne viennent pas d’un simple déni rationnel. Elles expriment un désir irrationnel de conserver un mode de vie et une identité liés aux énergies fossiles. Ce refus d’adaptation écologique pourrait favoriser des politiques autoritaires. Ces politiques restreindraient les droits individuels pour maintenir les anciens privilèges fossiles.

Enfin, Daggett suggère que la violence contre la Terre, une entité souvent associée au féminin dans l’imaginaire occidental, traduit également une pulsion misogyne dans cette lutte pour préserver une virilité fossile en déclin.

Énergie et domination : contester le mythe fossile

Le mythe fossile présente l’expansion énergétique comme un progrès technologique universel et naturel. Les transitions énergétiques historiques seraient le comme le résultat d’avancées technologique. Ce phénomène relèverait même d’une loi naturelle et universelle. Daggett observe aussi que les discussions sur les transitions énergétiques sont souvent limitées à des considérations techniques et de carburants, ignorant les dimensions politiques et sociales.
Ce récit dépolitise l’intensification énergétique et masque les exploitations et injustices qui l’accompagnent.

Contre-récits

Pour contester ce mythe, Daggett propose de réexaminer deux transitions énergétiques décisives du passé. Il s’agit de l’essor de l’agriculture céréalière et celui de la machine à vapeur. Elle s’appuie sur les travaux de James C. Scott et Andreas Malm pour montrer que ces transitions ont été déclenchées par des innovations politiques au service de nouveaux systèmes énergétiques visant à exploiter le travail et à asseoir les relations de domination, plutôt que par l’apparition de technologies énergétiques plus puissantes ou efficientes. Les céréales étaient faciles à compter, diviser, entreposer et transporter. Cela les rendait propices à la taxation et à l’accumulation de pouvoir. Quant aux combustibles fossiles, ils n »ont pas été choisis pour leur supériorité en matière de prix ou de puissance motrice, mais parce qu’ils permettaient de mieux contrôler le travail et de contourner les revendications des travailleurs.

Ainsi, en réalité, ces transitions énergétiques auraient favorisé les élites au détriment des populations et de l’environnement. Cela remet en cause l’idée selon laquelle les innovations technologiques seraient nécessairement synonymes de bien-être ou politiquement neutres. Les systèmes énergétiques qui ont résulté de ces transitions – l’agriculture céréalière et le capital fossile – sont devenus prédominants parce qu’ils étaient particulièrement adaptés à la centralisation du pouvoir, et non parce qu’ils proposaient une énergie supérieure au service de l’humanité.

Démanteler la domination des systèmes énergétiques

Une domination nécéssaire, donc invisibilisée

Les systèmes énergétiques fonctionnent donc comme des « structures de pouvoir et d’exclusion », déterminant qui tirera profit et qui portera le fardeau des technologies énergétiques disponibles. Pour Naomi Klein, citée dans le livre, «une économie reposant sur des sources d’énergie polluantes nécessite toujours la désignation de zones de sacrifice,des populations marginalisées, invisibilisées, traitées comme sous-humaines, subissent les conséquences environnementales au nom du progrès». Certains projets d’énergie renouvelable peuvent alors générer des «spoliations énergétiques» aggravant la précarité des populations voisines.
Ces formes de domination sont des conditions d’existence de systèmes énergétiques fonctionnant sous une logique marchande. Les systèmes énergétiques peuvent constituer des actifs financiers. Il n’est pas surprenant que les financements de projets d’ENR proviennent majoritairement de sources privées (90% en 2016 selon l’Agence Internationale pour les Energies Renouvelables). Une logique marchande souvent associée à une logique du volume car maintenir le profit peut nécessiter l’augmentation de la consommation d’énergie.

Démanteler la domination pour une transition énergétique durable

Pour une transition énergétique véritablement durable, Daggett appelle à contester les principes de croissance économique et de profit comme étalons du bien-être. Elle souligne que les technologies renouvelables, sans nouvelles politiques énergétiques correspondantes, risquent de reproduire les actuelles relations de pouvoir et d’échouer à engendrer des communautés durables. Les récits énergétiques alternatifs doivent montrer comment les transitions énergétiques du passé ont été des triomphes de la domination et de l’exploitation. Ils doivent aussi proposer des innovations politiques pour distribuer l’énergie plus équitablement et durablement.
Pour une transition énergétique durable, il est nécessaire de construire des systèmes énergétiques qui démantèlent la domination et préviennent sa concentration en des lieux où elle aurait tendance à s’accumuler.

Vers des futurs énergétiques féministes

La pensée féministe offre justement un cadre intéressant pour comprendre les obstacles à une transition énergétique durable et propose un paradigme pour concevoir des systèmes énergétiques véritablement justes. La transition énergétique est une question féministe, car elle pourrait fournir des opportunités pour développer des modes de vie socialement plus justes, en plaçant les intérêts des personnes les plus exploitées – femmes, populations racisées et les « 99 % » du monde – au cœur des politiques de transition énergétique.

Quatre dimensions interconnectées

Les systèmes énergétiques féministes reposent sur quatre dimensions interconnectées :

  • Politique : démocratique, décoloniale, décentralisée et pluraliste.
  • Économique : privilégiant le bien-être humain et plus-qu’humain plutôt que le profit et la croissance illimitée.
  • Socio-écologique : relationnelle, transparente et attachée à une culture du soin.
  • Technologique : distribuée, collaborative et tournée vers la communauté.

La transition vers les énergies renouvelables n’est pas seulement un changement technologique mais une lutte politique qui nécessite de confronter et de déstabiliser les systèmes énergétiques dominants. En appliquant le principe de « politique énergétique distribuée », les sources et technologies énergétiques distribuées pourraient permettre et organiser un pouvoir politique distribué, et vice versa. Vus sous cet angle, les systèmes d’énergies renouvelables offrent la possibilité, mais pas la certitude, d’un avenir énergétique plus démocratique.

Cara New Daggett propose également une réduction du temps de travail et un revenu universel pour émanciper l’énergie vis-à-vis du travail productif. Des expérimentations, comme celle menée en Finlande, montrent des effets positifs sur le bien-être et la sécurité financière, bien que les résultats sur l’emploi soient mitigés. Une désintensification énergétique des modes de vie pourrait également améliorer la qualité de vie tout en réduisant l’empreinte écologique.

La justice énergétique nécessite une désintensification dans les pays à forte intensité énergétique tout en permettant aux autres pays d’accéder à plus d’énergie. JK Gibson-Graham propose de déstabiliser les discours capitalocentriques pour ouvrir des possibilités économiques alternatives basées sur la coopération et la durabilité.

Une vision tournée vers la durabilité forte

Les systèmes énergétiques féministes offrent une vision radicalement différente, basée sur la démocratie, la durabilité et la justice sociale. Ils nécessitent une réorganisation profonde de nos modes de vie, de travail et de consommation, tout en valorisant les métiers féminisés et en construisant une culture du soin. Ces principes, s’ils sont adoptés, pourraient ouvrir la voie à un avenir énergétique fortement durable.

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