Dans un monde marqué par le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques et l’inflation énergétique, la transition de la mobilité automobile ne peut se résumer à un simple changement technologique. Passer du thermique à l’électrique ne suffit pas si nos modes de vie et nos représentations restent inchangés. C’est pour adresser cette complexité systémique qu’a été conçu La Route sous Tension(s).
Développé par le cabinet de conseil et de recherche Praxilience pour le compte du groupe Renault, ce dispositif n’est ni une simulation comptable, ni un outil de communication corporate. C’est une expérience de « climato-fiction automobile » conçue pour placer les participants face à leurs propres contradictions et faire émerger, par la contrainte et la coopération, des solutions inédites. Fruit d’une collaboration entre l’expertise stratégique de Praxilience et les enjeux industriels de Renault, le jeu offre un terrain d’expérimentation unique pour anticiper les mutations du secteur.
Un jeu de rôle pour incarner la transition
Le principe est simple en apparence, mais particulièrement engageant en pratique : neuf participants incarnent des ménages français typiques, tous dépendants de la voiture pour leurs déplacements quotidiens et leurs voyages longue distance. Chaque joueur reçoit un profil sociologique précis (revenus, composition familiale, type de véhicule, rapport à la consommation) basé sur des enquêtes réelles.
La mission ? Préserver une mobilité satisfaisante malgré une série de chocs successifs simulés sur quatre niveaux temporels. Hausse des assurances, pénurie de matériaux critiques, explosion du prix de l’énergie, fermeture de services publics locaux : le scénario se durcit à chaque tour.
Contrairement aux jeux de compétition, ici, personne ne gagne seul. Si un joueur n’a plus les moyens de réaliser un déplacement qu’il juge indispensable, il peut « renverser son véhicule » sur le plateau, bloquant ainsi la progression de tout le groupe. Cette mécanique oblige à la négociation, au partage et à l’invention collective de nouvelles stratégies.
Au-delà du prix : comprendre les freins au changement
L’un des enseignements majeurs de nos ateliers pilotes réside dans la déconstruction des idées reçues sur la transition électrique. Souvent réduit à une question de coût d’achat ou d’autonomie, le passage à l’électrique se heurte en réalité à des logiques de mode de vie profondément ancrées.
Comme l’a résumé un participant lors d’une session : « J’ai compris pourquoi certains ne passent pas à l’électrique — ce n’est pas qu’une question de prix, c’est une question de mode de vie. »
En rendant tangibles les arbitrages (convertir son budget en « pneus » pour matérialiser ses trajets), le jeu révèle que la sobriété n’est pas une privation subie, mais peut devenir un choix négocié. Un autre joueur confiait : « J’ai découvert que je pouvais réduire mes trajets sans me sentir privé.e. »
Le jeu comme « dispositif à dispute »
La Route sous Tension(s) s’inscrit dans une démarche plus large que nous qualifions de « dispositif à dispute », méthodologie chère à Praxilience.
Dans cette approche, le jeu n’est pas un divertissement, mais un espace de disputatio moderne : un cadre réglé où les certitudes sont ébranlées et où les conflits d’intérêts, souvent invisibilisés dans les réunions classiques, deviennent le moteur de la réflexion. Il s’agit de politiser les arbitrages techniques pour co-construire des compromis acceptables. Pour Renault, commander un tel outil chez Praxilience, c’est accepter de mettre en scène ces tensions pour mieux les résoudre en amont des décisions stratégiques.
Ce concept de dispositif à dispute, qui postule que la confrontation réglée des intérêts divergents est plus fertile que la recherche d’un consensus mou, est au cœur de notre méthodologie de recherche et d’intervention. Nous l’appliquons également à d’autres enjeux critiques de l’Anthropocène, tels que la gouvernance de crise ou la sobriété foncière.
Pour aller plus loin sur cette méthodologie :
Nous détaillons comment le jeu permet de transformer la prise de décision publique et de révéler les systèmes d’interaction invisibles dans notre article dédié : La redirection écologique ne se décrète pas, elle se dispute
Une expérience pour débloquer l’action
La force de La Route sous Tension(s), co-signée Praxilience et Renault, réside dans sa capacité à créer un langage commun entre des acteurs qui ne se parlent habituellement pas au sein de l’entreprise : ingénieurs, équipes marketing, stratèges ou responsables de produits. En vivant la même fiction et en subissant les mêmes contraintes, les hiérarchies tombent et une intelligence collective émerge.
Ce n’est pas un outil pour convertir à tout prix, mais pour voir les enjeux sous un autre angle. Comme le soulignent les retours d’expérience, le jeu suscite une forte intensité émotionnelle (surprise, prise de conscience, émulation) qui fait partie intégrante du processus d’apprentissage. C’est parce que le jeu met en situation réelle de contrainte qu’il devient formateur et qu’il permet, une fois la partie terminée, d’envisager l’avenir avec une représentation vivante et en relief des possibles.
Dans un secteur automobile en pleine mutation, La Route sous Tension(s) prouve que la meilleure façon de préparer l’avenir n’est pas de le prédire, mais de le jouer, ensemble, pour mieux le construire.